LA FRISE ROMANE
D’après N. Stratford, La Frise monumentale romane de Souvigny (
Disponible à la boutique du musée).

Tous les blocs proviennent d’une carrière dont l’emplacement n’est pas sûrement établi, mais qui ne peut guère être locale : ils sont en calcaire de grain fin type « pierre d’Apremont », tandis que la pierre des environs de Souvigny est un grès. Apremont se trouve du côté ouest de la vallée de la Loire sur l’Allier, au Sud-Ouest de Nevers et assez loin de Souvigny, mais par la rivière directement au contact avec la région de Moulins.

Six grandes plaques représentent des figures qui, d’après le décor de leur socle, faisaient partie de deux séries distinctes.


Détails de la frise monumentale au musée de Souvigny.

La première est centrée sur le Christ assis en majesté, bénissant de la main droite. Le Christ était entouré de deux colonnettes adossées richement décorées et flanqué, en retrait, de deux personnages nimbés, debout, qui pourraient très raisonnablement être identifiés comme les deux saints patrons de Cluny, saint Pierre et saint Paul. De cette série nous reste aussi la riche colonnette décorée de peltes et sa frise végétale. Elle bordait un des saints à gauche. En ce qui concerne la colonnette cannelée monolithe et les vestiges, trouvés en fouille dans le caveau funéraire, du chapiteau qui lui faisait pendant, il est moins sûr qu’ils aient fait partie du groupe christologique. Mais à titre d’hypothèse, ils pourraient provenir d’un baldaquin.


Détails de la frise monumentale au musée de Souvigny.

Cette « restitution » d’un groupe figuratif à Souvigny nous laisse envisager soit un tympan, soit un haut-relief surmontant l’entrée d’une clôture. Etant donné l’état de conservation des surfaces des sculptures et les traces de leur décor peint, nous ne pouvons guère leur attribuer un emplacement extérieur. Depuis les premiers siècles, l’intérieur de l’église chrétienne est subdivisé en zones, surtout autour des autels et du sanctuaire. Ces divisions étaient marquées par des clôtures, soit basses soit hautes selon les différentes traditions, évoluant avec le temps à travers le monde chrétien suivant les différentes liturgies. La fonction de l’édifice (basilique, baptistère, mausolée, église de pèlerinage, etc.) et sa filiation (cathédrale, paroissiale, monastique…) déterminaient les formes et la distribution des clôtures.
L’hypothèse la plus convaincante est que les reliefs de Souvigny faisaient partie d’une clôture romane, en une ou plusieurs parties, érigée autour de l’espace du tombeau.

La deuxième série de plaques figurées, plus hétérogène, montre une figure assise de face et à l’origine nimbée (le nimbe était indépendant et rapporté sur le fond, car on en voit toujours la trace gravée au compas), la tête penchée vers la droite, le bras droit levé. La tunique ne déborde pas sur les pieds chaussés, ce qui implique que c’était une figure masculine. Ensuite, une plaque représente un ange debout, de profil vers la droite, qui fait un geste de la main droite et tenant un attribut de sa main gauche (peut-être une palme ?). Il s’agit très probablement de l’archange Gabriel d’une Annonciation. Il faut noter que le saint assis, tête penchée, et l’ange, pourraient appartenir à une seule et même scène, car les petites demi-consoles décorées d’acanthes qui sont accolées respectivement au pilastre à gauche du saint assis et à droite de l’ange font visiblement partie du même système de répartition des plaques. Il est peu probable que le saint assis ait fait immédiatement suite à droite de l’ange, ce qui fait penser qu’on a perdu au moins une plaque de cet ensemble. Par rapport aux représentations de l’Annonciation de l’époque romane, on peut imaginer que la figure assise, tête penchée, soit Saint Joseph, et que l’ange tenant la palme approche la Sainte Vierge qui était à sa droite. Cette composition se trouve, par exemple, sur le fameux bas-relief provenant du prieuré clunisien de Charlieu, où l’ange vient de la droite et Saint Joseph est assis, tête penchée, derrière l’ange.

Un autre personnage appartient certainement à la même rangée horizontale de frise que l’ange et le saint assis. C’est une figure portant dalmatique, chasuble et pallium, assise sur un siège finement canné, et devant un mur orné d’une tenture. Le personnage est tourné vers la droite. Ses attributs sont perdus comme son nimbe, également séparé et anciennement cloué sur le fond (il était peut-être en métal). Qui est cet ecclésiastique ? un saint abbé de Cluny, saint Mayeul ou saint Odilon ? un père de l’église, peut-être saint Grégoire dictant ses œuvres, suivant une formule très répandue au Moyen-Âge. La présence du pallium, étoffe en forme de Y en laine blanche accordée par le pape aux archevêques et hauts dignitaires de l’Eglise, représente un argument en faveur du pape saint Grégoire, mais il n’est pas décisif : les abbés de Cluny jouissaient du droit de porter les vêtements pontificaux depuis l’extrême fin de l’abbatiat de Saint Hugues en 1109.

Fouilles archéologiques : 2002 - 2007
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Bibliographie
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Une tête masculine, presque en ronde-bosse, au front et au nez sans détail, aux cheveux et à la barbe soigneusement peignés, aux pupilles creusées au trépan pour recevoir une boule de plomb ou de mastic noir, ne correspond à aucun des personnages conservés mais représente tout de même le seul exemple de traitement du visage humain de l’ensemble. Sur un deuxième personnage, une Sainte Femme debout, appartenant peut-être à l’ensemble, bien que difficilement attribuable à l’une ou l’autre de deux séries de figures, la tête est tellement usée par le temps que la lecture de son style est devenue impossible. Cette figure de Sainte Femme fut trouvée en 1984 dans une ferme de la commune de Souvigny ayant appartenu à d’anciens propriétaires de la « Maison du Prieur », bâtiment du secteur sud-est de l’enceinte du prieuré. De dimensions identiques aux autres figures (h. 1,05 m), elle ne diffère que dans le traitement sculpté du socle et de la corniche du bloc. L’exécution des draperies se rapproche nettement quant à elle des deux séries de figures.

Trois longs blocs présentent le même décor de grosses perles que les socles des arcatures et du groupe du Christ et des deux saints debout. D’autres fragments formaient probablement des corniches au-dessus ou au-dessous des précédents éléments. Quant au fragment rectangulaire décoré d’une « grecque », il est important car deux fragments semblables furent restaurés et remployés dans les bâtiments monastiques lors de la courte réinstallation d’une communauté religieuse à Souvigny à la fin du XIXe siècle. Ces trois fragments présentent l’aspect d’une frise monumentale plutôt que d’un élément mobilier. Peut-être s’agit-il d’un décor soulignant une corniche, analogue à la frise de « grecques » de l’intérieur du sanctuaire de Saint-Menoux, si proche par son décor de celui du chœur de Souvigny.



Détails de la frise monumentale au musée de Souvigny.

Dix-sept éléments et quelques petits fragments subsistent d’une arcature aveugle. Seize des blocs présentent une colonnette flanquée de demi-arcades aveugles, un seul bloc une demi-arcade aveugle. La diversité des décors géométriques et végétaux de cette riche série se répartit entre les socles, les colonnettes et leurs chapiteaux, les arcades et leurs écoinçons.


Détails de la frise monumentale au musée de Souvigny.

Par leurs dimensions, leur décor et la technique de sculpture, les arcatures appartenaient, sans aucun doute possible, au(x) même(s) ensemble(s) que les deux séries de plaques figurées.

L’ensemble comporte maintes traces de polychromie. Sur la grande figure du Christ, le nimbe semble vert amande, tandis que la tunique était probablement pourpre. A cette gamme de couleurs on peut ajouter d’autres effets : boules de plomb ou mastic noir pour les pupilles des yeux, verre coloré serti dans des trous sur certains nimbes et orfrois ou encore certains attributs des figures en métal, sans doute doré.

A l’évidence, ce riche décor pariétal couvrait une zone considérable de la grande église. Par rapport à ce que nous connaissons des dispositions du mobilier liturgique et des tombeaux à l’époque romane, une seule conclusion s’impose : il ne s’agit pas d’un tombeau mais d’une clôture : soit celle du chœur des moines, soit celle d’un espace à part, comme par exemple, l’espace autour d’un autel ou autour du tombeau des saints Mayeul et Odilon.
Pour ce qui est de la datation de cet ensemble, les études de Pierre Pradel et de Willibald Sauerländer nous amènent vers le milieu ou le troisième quart du XIIe siècle et à une série de comparaisons stylistiques qui aident à les placer, stylistiquement voire chronologiquement, au sein du corpus de la « sculpture romane ».


Détails de la frise monumentale au musée de Souvigny.