L'An mil marque en Europe occidentale le début d'un vaste mouvement de constructions ou de reconstructions d'églises, autour de trois foyers géographiques: le bloc germanique, d'où est issu l'art ottonien, héritier de l'art carolingien; le bloc méditerranéen, où éclôt le premier art roman méridional, et le domaine théorique des Capétiens, où s'élaborent les formules de l'art roman: Bourgogne, Poitou, Berry, Normandie.

La position géographique centrale du futur Bourbonnais à la frontière du domaine royal et des grandes régions féodales d'Aquitaine et de Bourgogne le prédisposait à recevoir des influences artistiques de différentes provenances. Les anciennes divisions des cités gallo-romaines qui perpétuaient celles des tribus gauloises ont déterminé les limites des évêchés lors de la Christianisation. Souvigny se trouve ainsi à la frontière exacte des diocèses de Bourges (anciens Biturgas) et de Clermont (anciens Arvernes) et non loin des diocèses de Nevers et d'Autun (anciens Éduens) ce dernier incluant Yzeure près de Moulins.

Sur la terre des Bourbons, grâce à la fondation d'un grand monastère placé sous la dépendance de Cluny, Souvigny a fait une synthèse de ces influences et a constitué à son tour un foyer d'où rayonneront des courants artistiques sur toute une série de monuments.

CARREFOUR LINGUISTIQUE

1. Langues ethniques et espaces dialectaux en France

L'usage presque exclusif de la langue française dans l'ensemble de l'hexagone est un fait récent, résultant d'une centralisation poussée à l'extrême, organisée méthodiquement à partir de la Troisième République, et amplifiée au XXe siècle. Cette uniformisation linguistique a si bien réussi qu'elle occulte la diversité des idiomes parlés autrefois en France, et qu'elle les menace de disparition à court terme.

Ces idiomes, encore couramment employés au XIXe siècle, se rattachent à plusieurs groupes linguistiques : le breton en usage en Bretagne est un rameau du britonnique parlé au Pays de Galles ; le basque est une langue non indo-européenne isolée ; les dialectes alémaniques d'Alsace et de Lorraine sont germaniques, tout comme le flamand, parlé dans les Flandres françaises. Cependant, les langues parlées dans la majorité du territoire français métropolitain appartiennent aux langues dites romanes, c'est-à-dire issues du latin apporté par la romanisation; celleci a commencé avec la conquête romaine de la Gaule, au 1er siècle avant J.-C., mais n'a vraiment été achevée, avec le relais de la Christianisation, qu'à la période mérovingienne.

Parmi les grandes langues romanes d'Europe, on distingue notamment le gallo-roman (français, franco-provençal, occitan, catalan ... ), l'ibéro-roman (espagnol, portugais), l'italo-roman (italien, sarde) et le balkano-roman (roumain). Mis à part le catalan, qui ne concerne qu'une mince frange en bordure des Pyrénées orientales, la France était partagée entre trois langues romanes : la "langue d'oil", d'où est issue le français actuel; le "franco-provençal", et la "langue d'oc" ou "occitan". L'appellation de "langue d'oil" et de "langue d'oc" a été donnée d'après le nom de la particule affirmative "oui" dans les deux langues.

La différenciation des langues romanes par rapport au latin d'origine est liée à une double cause d'une part, à des processus de romanisation diversifiés, qui ont fait pénétrer en Gaule des formes diverses de latin ; d'autre part, à la symbiose de ces différentes formes de latin avec les idiomes parlés par les populations autochtones (substrats pré-celtiques et celtiques), et, plus tard, ceux des peuples des Grandes Invasions (superstrats germaniques).

Souvigny, carrefour d'influences
Parmi les trois langues romanes qui se sont développées en France, la "langue d'oil", au Nord-Ouest de la Gaule, apparaît comme le groupe le plus divergent du latin ; cette divergence provient d'une romanisation plus superficielle, et d'influences précoces des peuples germaniques. La "langue d'oc", à l'inverse, est issue d'une romanisation directe du littoral méditerranéen et se présente comme le groupe le moins divergent (outre leurs parentés phonétique et morphologique, l'occitan possède par exemple quelque 550 mots hérités du latin, qui n'existent ni dans les parlers d'oil, ni dans le franco-provençal). Le groupe francoprovençal, quant à lui, est issu de courants différents de romanisation, l'un méditerranéen, comme pour la langue d'oc, l'autre cisalpin. Il a subi par la suite des influences de l'espace français "d'oil".

La répartition en France de ces trois langues n'a guère été étudiée avant le XIXe siècle. La carte linguistique établie à cette époque n'exprime qu'un stade d'évolution tardif de ces langues, sans prise en compte de leurs évolutions antérieures ni des transitions nuanéées entre les différents parlers qui les composent. Cette vision traditionnelle, figée depuis le XIXe siècle, situe le Bourbonnais à la frontière des langues d'oil, d'oc et franco-provençale. La langue d'oil, parlée dans la moitié nord de la France, et la langue d'oc, parlée dans la moitié sud, se rencontrent de part et d'autre d'une bande intermédiaire nommée le "croissant occitan", qui couvre la frange sud du Bourbonnais (Combraille, Limagne jusqu'à Saint-Pourçain, Montagne bourbonnaise) ; le "franco-provençal", parlé dans le Jura, les Alpes du Nord, le Forez et le Lyonnais pénètre à l'extrémité sud-est de la Montagne bourbonnaise (Châteldon, Noirétable), et ses influences sont perceptibles sur la rive droite de l'Allier, au Nord de la Montagne bourbonnaise, dans une zone "mixte" où se combinent les influences des trois langues.

Si l'on s'en tient à cette répartition, la région de Bourbon-Souvigny se trouve en "pays d'oil", distante d'une trentaine de km. du "croissant occitan" et d'une soixantaine de km. de l'extrémité de la zone franco-provençale.

Un exemple de l'opposition des parlers du Nord et du Sud en Bourbonnais est fournie par la comparaison de deux textes, l'un en parler de la région de Bourbon l'Archambault (oil), l'autre de la région de Gannat (auvergnat, dit "oc"). Le texte raconte l'histoire d'un paysan qui, de colère, a tué sa vache: " ... après ça, il l'a écorchée, et il a mis la peau dans un sac qu'il a chargé sur ses reins, et il est parti à la ville pour la vendre".

Dans la région de Bourbon l'Archambault, on dit: "après ça 01 l'a écorchée (dépiautée) et 01 a mettu la piau dans un' bauge qu'ol a sargée su' ses reins et 01 est parti à la ville pour la vende".

Et à Gannat: "Après coutchi, on l'a-z-a écourcha, ouI a mai la piau din na boge qu'ouI a sargea sû soun érein, et ou s'en z-annet à la vialle pa la vèdre".


Les frontières linguistiques traditionnellement reconnues en Bourbonnais, d'après Bonin (1984).


D'autres exemples de cette opposition "Nord / Sud" se retrouvent dans les noms de lieux : la terminaison celtique "*acos", latinisée en "-acum", a servi à former des noms de lieux désignant un domaine depuis l'époque gauloise jusqu'au Haut Moyenâge (exemple : Silvini-acus, attesté au Xe siècle : "domaine de *Silvinius", origine du nom de Souvigny). En langue d'oil, la terminaison "-*acos", "-acum" a évolué en "-y", en langue d'oc en "-ac" et dans le "croissant occitan" en "-at" (exemples : Valigny, au Nord-Ouest de Bourbon l'Archambault, et Valignat, dans le Sud
du Bourbonnais)

2. L'espace dialectal ftmédioromanft et son évolution.

S'appuyant notamment sur l'étude des noms de lieux et de famille, et sur celle des parlers locaux, le géographe Pierre Bonnaud a mis en évidence l'existence d'une vaste zone dialectale intermédiaire entre les parlers d'oil, au Nord Ouest de la France, et les parlers d'Oc du Sud du Massif central et du littoral méditerranéen. Cette zone intermédiaire, baptisée "Médioromanie" (le "roman" du milieu), couvrait, jusqu'au milieu du Moyen âge, l'Auvergne, le Bourbonnais, le Berry et le Nivernais; elle présente d'importantes nuances du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest, mais se caractérise par la présence de traits méridionaux, absents de la langue d'oil.

Les recherches de Pierre Bonnaud ont établi que cette zone a subi, depuis le Moyen âge, une "francisation", autrement dit une influence des parlers d'oil liée à l'extension du pouvoir royal à partir de IIIle-de-France. Pendant le Haut Moyen-âge, la ligne de séparation approximative des parlers romans de type septentrional (langue d'oil) et du médioroman remonte jusqu'à la Loire ; au XIIIe siècle, elle a baissé vers le Sud, sous l'effet de la francisation, jusqu'en Berry et en Bourbonnais; par la suite, la dynamique de la langue française gagne le domaine francoprovençal (Centre-Est) à partir de Lyon et de la Bourgogne, et le Centre-Ouest, déstabilisé par la Guerre de Cent Ans. La progression du français se heurte en revanche, au Nord du Massif central, à des sociétés paysannes stables et compactes, comme celle des Limagnes bourbonnaise et auvergnate. Il en résulte, au XIXe siècle, la coupure du "croissant occitan" qui n'est, en fait, que l'état d'avancement de la francisation vers le Sud à l'époque.

Dans le processus de francisation de l'espace médioroman, la création du Bourbonnais à partir de la région de BourbonSouvigny a joué un rôle déterminant. Jusqu'au Xe siècle en effet, le futur Bourbonnais constitue une sorte de "no man's land" à l'extrémité nord du duché d'Aquitaine, qui comprend l'Auvergne, et le Berry jusqu'en 926; linguistiquement, cette zone se situe à peu-près au centre de l'espace médioroman, où lIon peut restituer un dialecte proche de l'auvergnat; les ducs de Bourbon, en créant artificiellement une entité politique dans cet espace, ont consciemment introduit les modèles linguistique, culturel et administratif d'Ile-de-France pour servir leur stratégie d'alliance avec la monarchie capétienne. L'un des symboles de cette francisation peut être l'acte par lequel, en novembre 1374, le duc Louis II de Bourbon institue en son "hostel de Sovigny" une chambre des comptes "sur le modèle de la chambre des comptes du Roi à Paris" (Titres de la Maison ducale n° 3277). Le Bourbonnais est ainsi devenu au cours du Moyen âge une tête de pont des influences françaises, et a leur a servi de relais dans toute une partie de la France centrale. D'autre part, l'établissement, également dès le Xe siècle, des moines clunisiens à partir de Souvigny, a ajouté à la déstabilisation et à la modification des identités locales.

Malgré la francisation du Bourbonnais et du Berry à partir du Moyen âge, des traces de parlers médioromans subsistent dans ces deux régions, en particulier dans les noms de lieux. Les finales en "-at", caractéristiques de l'auvergnat, se retrouvent au Nord du Bourbonnais (Cronat, Garnat) ; une étude de l'évolution des noms de lieux montre que, souvent, la finale "_y", propre à la langue d'oil, a été substituée à des variantes de type "médioroman" (Billy, Souvigny, pour Billet, Souvignet).

3. Vestiges de toponymie médioromane dans la région de Bourbon-Souvigny.

L'examen des noms de lieux de la région de BourbonSouvigny révèle l'existence d'une toponymie de type médioroman, qui manifeste l'appartenance de cette région à une zone dialectale initialement proche de l'auvergnat et francisée à partir du Moyenâge. On donnera en exemple l'étymologie de toponymes de Bourbon l'Archambault et du canton de Souvigny, sur la base du travail effectué par Pierre Bonnaud d'après la carte au 1/50.000 de Bourbon l'Archambault ("Recherches géotoponymiques médioromanes en Bourbonnais et en Berry" (1987).


Les espaces dialectaux en France, situation et évolution, d'après Pierre Bonnaud (1981).

1 - Limite du gallo-roman et des langues pllogènes.

2 - Limite entre les trois avatars actuels du gallo-roman.

3 - Limite approximative entre les variétés septentrionale et méridionale (extensive) du gallo-roman à la fin du haut Moyen Age.

3 bis - Même limite au XIIIe siècle.

4 - Limite entre la langue d'oc méridionale et la langue d'~c septentrionale, ou branche médioromane méridionale.

5 - Limites approximatives des dialectes gallo-romans.

6 - Limites sous-dialectales importantes (se confond parfois avec des limites intradialectales et interdialectales à la fois).

7 - Secteurs de transition particulièrement importants.

8 - Secteurs de changements linguistiques, en dehors de la francisation.

Les flèches indiquent le sens de la transformation.

9 - Zone de pré-francisation "lyonnaise" (bourguignonne en Roannais) dans l'aire franco-provençale.

10 - Témoignages toponymiques de la persistance de dialectes romans dans la zone germanisée jusqu'aux VIlle-XIe siècles.

Il - Zone de bilinguisme et d'ilôts progressivement réduits de part .et d'autre de la limite linguistique actuelle en Belgique, pendant une partie du haut Moyen Age.