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Exposition

MILE MÂLE, L'ART RELIGIEUX, DU XIIEME SIÈCLE, SUR LE CALENDRIER DE SOUVIGNY.

Quand les artistes monastiques voulaient tracer un tableau de la terre, c'étaient ces peuples singuliers, ces animaux merveilleux qui avaient leur r préférence. Lorsque nous rencontrons ces fables sculptées dans nos églises romanes, nous sommes tentés d'accuser le moyen-âge de puérilité, accusation fort injuste, car il n'y a pas là un détail qui ne vienne de l'Antiquité. Le moyen-âge a professé une telle vénération pour les anciens qu'il n'a pas voulu mettre en doute une seule de leurs paroles. C'est avec respect qu'il a transcrit leurs erreurs et qu'il les a consacrées par l'art. Les êtres monstrueux, que nous allons passer en revue, ne sont pas nés, comme on pourrait le croire, de la fantaisie des hommes du Xllème siècle, mais d’Imagination ou de la crédulité des anciens. " Qui croyait, en voyant, aux chapiteaux de nos églises, le sciapode s'abriter sous son pied unique contre les ardeurs du soleil, que cette fable, qui semble porter la marque du moyen-âge, a été introduite dans le monde occidental par un grec ? Et, en effet, la plupart des récits légendaires sur les merveilles de l'Inde, que les siècles se sont transmis, remontent jusqu'à Ctésias C'était un cnidien, qui fut, vers 400 avant J-C., le médecin du roi de Perse, Artaxerxes. Il n'alla pas dans L'Inde, mais il entendit beaucoup parler, à Suse ou Ecbatane. Il vit même des Indiens, car parfois les ambassadeurs des souverains de L’Inde apportaient des présents au Grand Roi. Il recueillit tous les récits qui se répétaient en Perse et les répandit dans le monde grec. Il décrivit les sciapodes, au pied unique, et les cynocéphales, ces hommes à tête de chien ; il fit connaÎtre les pygmées, hauts de deux coudées, la mantichore, monstre à tête humaine, le griffon, gardien des trésors de l'Inde, et la licorne, ce quadrupède insaisissable, qui porte au front une seule corne (1). Ctésias n'avait pas vu l'Inde ; un siècle après, Mégasthène, ambassadeur de Seleucus Nicator auprès du roi Candragupta, le "Sandrocottos" des Grecs, pénétra jusqu'au-delà de Benares, jusqu'à Patan, qu'il appelle Palibothra. Il en rapporta un récit de voyage, plein de faits exacts, à ce qu'il semble, mais d'où le merveilleux n'est pas absent. On y voit, en effet, reparaître des fables analogues à celles qu'avait recueillies Ctésias. Ces merveilles passèrent de livre en livre. Pline L'Ancien en rassembla quelques-unes dans son Histoire Naturelle, Solin, dans son Polyhistor. Saint Augustin n'ignorait pas ces fables. De son temps, une place de Carthage, ouvrant sur la mer, était décorée d'une mosaïque qui représentait les races monstrueuses des extrémités du monde : les sciapodes, les pygmées, les cynocéphales, d'autres encore (2). Il se demande si de pareils monstres existent, mais, s'ils existent, il pense que nous ne devons pas en être choqués, car nous pouvons être certains qu'ils ont leur loi, et qu'ils font leur partie dans le grand concert. Ces traditions, dont quelques-unes étaient vieilles de dix siècles, furent condensées par Isidore de Séville, dans un chapitre de ses Etymologies (3), et c'est là que le moyen-âge, qui d'ailleurs connaissait Pline et Solin, vint les prendre. Raban Maur, dans son De Universo, copie Isidore de Séville (4) ; Honorius d'Autun l'abrège dans son De Imagine Mundi (5). C'est dans les monastères de l'ordre de Cluny, où le savoir fut toujours en honneur, c'est dans le rayon d'influence de la grande abbaye bourguignonne, que nous voyons représentés pour la première fois ces étranges merveilles du monde. L'abbaye de Souvigny, en Bourbonnais, était un des plus fameux d'entre les prieurés clunisiens. On y voit aujourd'hui, dans l'église*, une colonne octogonale couverte de bas-reliefs sur quatre de ses côtés. Ces bas-reliefs ont beaucoup souffert dans ces dernières années, mais un dessin, fait vers 1830, nous les montre presque intacts (6). La première face de la colonne représente les Travaux des mois, la seconde, les Signes du zodiaque, la troisième et la quatrième, les peuples et les monstres les plus singuliers de l'Asie et de l'Afrique. Ce sont ces deux dernières faces qui nous intéressent : Isidore de Sév111e et Honorius d'Autun vont nous permettre, en y joignant Solin, de les expliquer presque entièrement ; car c'étaient là les auteurs qui servaient de guide à l'artiste.

Voici d'abord les peuples les plus étranges de la terre ; une seule figure personnifie chacun d'eux. Trois de ces personnages fantastiques se suivent sur la colonne dans l'ordre même qu'a adopté Isidore de Séville (7) : le satyre, le sciapode, l’hyppopode (8). Le satyre a, comme le veut
Isidore, deux cornes sur le front et des pieds de chèvre . "C'est un satyre semblable, dit-il, qui apparut dans le désert à Saint Antoine". Le sciapode (9) n'a qu'une jambe, mais cette jambe unique lui permet de courir avec une merveilleuse vitesse ; parfois, il s'étend sur le dos et se sert de son pied comme d'un parasol. À Souvigny, le sciapode est debout. L’hyppopode, que l'on rencontre dans les déserts de Scythie, est un homme qui à deux sabots de cheval. Au-dessus de l’hyppopode, la colonne nous montre un être singulier, que n'accompagne aucune inscription, une sorte de chien qui a des pieds humains. C'est, suivant toutes vraisemblances, un cynocéphale, un de ces êtres qui ressemblent plus, dit Isidore de Séville, à une bête qu'a un homme. Vient ensuite un Éthiopien; qui offre cette bizarrerie d'avoir quatre yeux. Ici, Isidore est muet, aussi bien qu'Honorius d'Autun ; mais, si nous consultons le Polyhistor de Solin, ce livre des merveilles si bien fait pour plaire au moyen âge, nous trouvons le texte qui explique cette singulière : "Les Ethiopiens, qui habitent au bord de la mer, dit Solin, passent pour avoir quatre yeux".
Après ce tableau, des peuples étranges, dont nous n'avons qu'une partie, car la colonne de Souvigny est à moitié brisée (10), nous rencontrons, sur une autre face, les monstres qui vivent aux extrémités de la terre. L'artiste s'inspire, ici, des chapitres qu'Honorius d'Autun a consacrés aux merveilles de l'Inde, car tous les monstres, dont le nom est inscrit sur la colonne, se retrouvent dans ce chapitre (11). Voici la mantichore de Ctésias, ce monstre à face humaine qui court plus vite que l'oiseau ne vole et qui siffle comme le serpent. Voici le griffon, à la fois aigle et lion, qui garde les trésors. Voici la licorne, avec sa corne sur le front : fidèle à une vieille tradition de l'art oriental, le sculpteur a représenté cette corne rejetée en arrière (12). Voici le plus célèbre des animaux de l'Inde, l'éléphant ; et voici enfin la sirène, moitié femme et moitié poisson (13). Ainsi la colonne de Souvigny était à la fois un calendrier et un tableau des merveilles du monde. Jadis elle s'élevait peut-être au milieu du cloître, portant à son sommet le gnomon d'un cadran solaire. Le moine méditatif y voyait une image de l'espace et du temps. Ce double tableau zoologique et ethnographique devint un des thèmes des artistes clunisiens. On le retrouvait à Saint-Sauveur de Nevers, prieuré de l'ordre de Cluny. L'église est aujourd’hui détruite, mais plusieurs de ses chapiteaux se conservent au musée archéologique de la ville. Nous y reconnaissons quelques-uns des êtres fabuleux de la colonne de Souvigny : l'éthiopien (ETHIOP) monté sur un dragon, la mantichore à tête humaine, la licorne. Au satyre a été substitué le faune, que nomme également Isidore de Séville. L'inscription l'appelle FINOS PHICA..., ce qui semble à première vue fort mystérieux, mais ce qui n'est autre chose qu'une mauvaise transcription des mots "faunos ficarios", dont se sert Isidore de Séville (14). C'est Saint Jérôme, le premier, dans sa version d'Isaïe, qui a employé cet étrange adjectif de ficarius appliqué au faune (15). Les fauni ficarii étaient, pensait-on, des faunes qui se nourrissaient de figues (16). À ces monstres, l'artiste de Nevers a ajouté la chimère qui tient aussi sa place dans le chapitre d'Isidore de Séville. On la voit, telle à peu près que les anciens la représentaient, avec ses trois têtes échelonnées, qui correspondent à ses trois corps •soudés. À Nevers, des êtres réels accompagnent les animaux fabuleux : on voit sur d'autres chapiteaux le dromadaire, le lion, l'ours, le singe. Ainsi, dans cette église Saint-Sauveur, le moine avait sous les yeux les chapitres de l'histoire de la nature telle qu'on l'imaginait alors ; il entrevoyait la richesse de l’œuvre divine, et sa curiosité se changeait tout naturellement en adoration.

(1) Il faut compléter les pages des Indica de Ctésias, que Photius nous a transmises, par les emprunts faits par Pline l'Ancien du livre de Ctésias. C'est par un passage de Pline l'Ancien (Hist. nat. VII, 2) que nous savons que Ctésias avait décrit les Sciapodes. (2) De Civitata Dei, Lib XVI, Cap VIII. (3) Isidore de Séville, Etymol, Lib XI, Cap III. De Portenis Patrol., t. LXXXII (4) Raban Maur, De Universo, Lib. XI, Cap VII, Patrol, t. CXI, col 195 (5) Honorius d'Autun De Imagine Mundi, Patrol, t. CLXXII, col. 123-125. (6) Il se trouve dans l'Album de l'Ancien Bourbonnais d'Achille Allier, Moulins, 1833, in fol. Il a été reproduit dans le Bulletin Monumental de 1855, p. 384 et 390. (7) Isidore de Séville, loc. cit. (8) Chose remarquable les inscriptions de la colonne sont en général au pluriel. Il en est ainsi dans Isidore de Séville, qui veut caractériser toute l'espèce. On lit par exemple, "Satyri, Hippopodes, Ethiopes". (9) L'inscription, incomplète et incorrecte, semble être CIDIPES. (10) Ce qui le prouve bien, c'est que nous n'avons que cinq mois sur douze. (11) Honorius d'Autun, Imagine Mundi, cap. XI, XII, XIII, Patrol., t. CLXXII, col. 123-125. (12) La licorne avec la corne en arrière se trouve dans le Physiologus grec, Strzygowski, Der Bilder grieschischen Physiologus, taf. XII, et dans le Psautier Chludov. On la retrouve pareille, en Occident, dans le (...) d'Utrecht, Tikkanen, Die Psalterillustrationen im Mittelalt., " 3° fasc., p. 43 et p. 190. (13) La sirène est le seul de ces monstres qui ne figure pas dans Honorius d'Autun. Il y a encore sur la colonne de Souvigny un animal à queue de serpent que n'accompagne aucune inscription, et qui ne saurait ~être identifié. (14) Isidore, Etymol. XI, Cap III, Dicuntur quidam et silvestres homines quos nonnulli faunos ficarios vocant; Patrol., t. LXXXII, col. 613. (15) Isai"e L, 39. (16) Il n'est pas sûr que cette explication soit la bonne. Il s'agit peut-être de ces excroissances en forme de figue qui pendent au cou des faunes.

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RAPPORT VERBAL SUR UNE EXCURSION À SOUVIGNY, PAR. MONSIEUR DE CAUMONT (BULLETIN MONUMENTAL 1854).

La magnifique église de Souvigny a été souvent décrite, elle le sera encore une fois dans le compte rendu de la session du Congrès archéologique de 1854 que vous aurez bientôt entre les mains. Je ne vous entretiendrai donc, dans ce rapport, que de quelques morceaux de sculptures infiniment remarquables déposés dans l'église : le premier de ces objets est une colonne, divisée en huit pans ou bandes verticales ; quatre de ces bandes verticales portent des figures et chacune d'elles est séparée de l'autre par des bordures d'ornement dans le style du Xllè s. dont vous voyez les spécimens. Une des quatre faces porte les signes du zodiaque, la seconde l'image des travaux agricoles, correspondant à chaque mois, l'une des deux autres reproduit une série d'animaux fabuleux, et l'autre offre la représentation des principales espèces d'hommes. Ainsi, c'était en même temps un calendrier et une sorte de tableau ethnographiques et zoologique. Les zodiaques figurés sur les portails d'églises présentent bien une partie de ce tableau, puisque nous y trouvons les signes du zodiaque associés à la représentation des travaux agricoles correspondant ; mais ici nous avons deux choses de plus, et je ne connais pas de monument sculpté qui, sous ce rapport, soit aussi important que celui de Souvigny. •Malheureusement il n'est pas entier la partie basse correspondant aux premiers mois de l'année est perdu et ce que nous possédons commence par le mois d’août ; il manque donc : janvier, février, mars, avril, mai, juin, et juillet, c'est-à-dire à peu prés la moitié du tableau. Je suppose que ce monument en partie détruit, puisqu'il ne nous offre plus que cinq mois et que, selon toute apparence, les sculptures se rapportaient à l'année tout entière, était placé au milieu du préau du cloître de Souvigny. Là, il pouvait être vu de tous côtés : j'ai souvent trouvé, au milieu des cloîtres, quelque monument comme une croix, une vasque de fontaine, etc. ; ainsi le puits de Moise, à Dijon, monument de sculpture si remarquable, était placé, comme on le sait, au centre du cloÎtre des chartreux de cette ville. Je n'ai pu toutefois me procurer de renseignements sur la place qu'occupait, dans l'origine, la colonne de Souvigny. Chose étonnante ! L'année dernière, personne ne le savait à Souvigny ni à Moulins ; on n'y avait même fait beaucoup moins attention qu'elle ne le mérite, et quelques-uns s'étonnaient, lors de la visite de la Société française à Souvigny, de l'examen que j'en faisais, pendant que la Société visitait l'église cette préoccupation était pourtant bien naturelle, car en archéologie, comme en toute autre chose, la valeur des objets est en raison de leur rareté, et je n'avais encore rencontré rien de pareil dans mes excursions. Je fis immédiatement décider, par la Société française, que la colonne octogone de Souvigny (c'est ainsi que provisoirement je la désigne), serait moulée en plâtre et que les épreuves en seraient mises à la disposition de plusieurs musées. La Commission des moulages, composée de MM. Albert de Bure , Esmonnot et Tudot, a fait exécuter les moules et nous aurons bientôt les épreuves demandées. Si la colonne de Souvigny n'était pas placée au milieu d'un cloître", elle aurait pu se trouver au milieu d'un jardin : les mois, les travaux qui y correspondent et les notions plus ou moins fabuleuses de géologie qui s'y trouvent reproduites en bas-relief auraient été bien à leur place au centre des plantes usuelles culinaires et médicinales. On sait que plusieurs abbayes avaient des jardins régulièrement dessinés, qui étaient, pour le temps, des espèces de jardins botaniques : le plan de l'abbaye de Saint Gall, monument infiniment précieux qui date du IXè s. et dont j'ai parlé dans mon Abécédaire d'archéologie (architecture civile, p. 59), nous montre un jardin de . cette espèce. Si la colonne octogone de Souvigny n'était ni dans un cloître, ni au centre d'un jardin, elle aurait pu encore se trouver devant l'église, comme quelques croix ; mais incline pour les deux premières principalement : sa place était au centre du préau. Les habitants de Souvigny que j'interrogeais sur ce fait me répondaient tous : nous ne savons pas, mais M. l'abbé Chambon le sait. M. Chambon, ancien curé de Souvigny, s'est retiré en Auvergne, dans son pays natal, et je m'empressais de lui écrire, le soir même, pour obtenir des renseignements ; mais, soit que l'adresse qu'on m'indiqua ne fût pas exacte et qu'il n'ait pas reçu ma lettre, soit qu'il ne sût pas ce que je désirais apprendre de lui, je n'ai pas reçu de réponse. Je vais essayer de vous faire connaître le monument, dans ses détails : En procédant de bas en haut et suivant ainsi l'ordre que le sculpteur avait observé lui-même, nous trouvons le signe de la vierge, virgo, figuré par une femme, les bras écartés, un diadème sur la tête, d'où tombe une espèce de voile et vêtue d'une robe et d'un manteau ; le tout compris dans un encadrement elliptique ; un encadrement de pareille forme entoure chacun des autres signes du zodiaque et est tantôt orné de quatre palmettes, tantôt accompagné de quatre petites rosaces qui remplissent les vides produits dans le carré, par la courbure des lignes de l'ellipse. Le mois d'août, qui correspond à ce signe, offre pour emblème, comme presque tous les zodiaques, le battage du blé : deux hommes sont occupés à ce travail, l'un tient un fléau, l'autre est armé d'une fourche avec laquelle il dispose la paille et la retire, quand le grain est sorti de l'épi. La balance, libra, qui correspond à septembre, est figurée par un personnage assis dans une espèce de jatte ronde ou de nacelle hémisphérique ; il tient la main droite élevée, de la gauche il porte une balance dont les deux bras sont horizontaux et parfaitement en équilibre. La vendange, représentée par un homme foulant dans une cuve, les raisins qui y sont apportés par un autre personnage, correspond au signe de la balance, c'est effectivement en septembre que se font les vendanges. Le scorpion, scorpion, signe d'octobre est représenté par une espèce de saurien ressemblant à un gros lézard, il est disposé de haut en bas. Le tableau correspondant nous montre un berger conduisant un troupeau de cochon à la glandée : il est armé d'une fronde, sans doute pour jeter des pierres dans les arbres et faire tomber les fruits. C'est en effet au mois d'octobre que l'on commençait à mener les porcs dans les forêts pour y manger le gland, la faine et les autres fruits tombés naturellement des arbres. Cette paisson des cochons, dans les forêts, continuait en novembre et jusqu'au moment où on les tuait, en décembre. D'après nos anciennes coutumes, la paisse commençait en octobre et finissait en décembre, et, d'après le code forestier, elle ne peut excéder trois mois. Le même code contient la disposition suivante : "chaque année, avant le premier mars, pour le pâturage et un mois avant l'époque fixée par la dernière moisson forestière, pour l'ouverture de la glandée et du panage, les agents forestiers feront connaÎtre aux communes et aux particuliers possesseurs du droit d'usage, les cantons déclarés défensables et le nombre de bestiaux qui seront admis au pâturage et au panage” "(1). Les calendriers sculptés sur les églises du Xllè et du Xlllè s. confirment ces usages, et prouvent qu'ils existaient dans la plus grande partie de la France. Ainsi nous voyons, en novembre, les porcs conduits au bois à la glandée, et en décembre on les tue. Le signe de Novembre, le Sagittaire, est représenté ici, comme ailleurs, par un homme monté sur un corps de quadrupède. Le Sagittaire, que nous voyons souvent sur des chapiteaux, est mentionné dans le bestiaire comme habitant des déserts de l'Inde, et comme faisant la guerre à une espèce d'hommes sauvages ayant une corne au front. Ces hommes vivaient sans vêtement seulement, quand il leur arrivait de tuer un lion, ils se couvraient de sa peau. Un homme faisant rafraîchir deux bœufs dans une cuve, représente le labourage et les semailles de Novembre. Ce bouvier tient de la main droite la longue gaule qui sert encore à diriger les bœufs ; sur l'épaule, il porte le joug qui doit servir à les atteler : il est à remarquer que ce joug est absolument de la forme des jougs actuels, ce qui prouve combien peu les usages ruraux ont changés depuis des siècles. Le Capricorne, en Décembre, ressemble à une chèvre la tête armée d'une corne : dans ce mois, la terre est couverte de neige ; l'homme repose, boit et mange, c'est ce que nous montre tous les zodiaques. On tuait, en décembre, les cochons que l'on avait engraissés. Le personnage qui représente Décembre sur le monument de Souvigny porte la table sur les genoux ; il est placé entre deux brasiers et tient l'air, de la main droite, un vase à boire très simple ; ce n'est pas de la viande qui figure sur la table, mais bien un poisson. L'année est finie ; le dernier compartiment de ces bandes est occupé par des ornements symétriques très élégants.

Tableau Zoologique
Nous allons passer à la face consacrée au bestiaire. La première figure correspond au mois d'août est appelée Manicora. C'est un quadrupède à tête de femme, coiffé d'une espèce de bonnet phrygien, que nous avons trouvé sur un certain nombre de bas-reliefs, dans nos églises romanes. La sirène a la tête et le corps d'une femme jusqu'au ventre, le reste du corps est celui d'un poisson. Il en est souvent question dans les bestiaires ; on croyait qu'elle chantait pour séduire les navigateurs, afin de les dévorer quand ils s'endormaient en se laissant captiver par la mélodie de sa voix. Vient ensuite l'éléphant. L'éléphant est un des animaux qui ont occupé le plus les anciens et dont l'intelligence les a le plus frappé ; il en est question dans tous les bestiaires. La licorne, ou unicorne, unicornis, est mentionnée dans tous les bestiaires, ils répètent tous que cet animal à corps de cheval et tête de cerf ne se laisse prendre que par une vierge, qui seul a le pouvoir de l'attirer et de l'enchaÎner droite et aiguë. L'animal qui vient ensuite est un griffon, le mot grifo est gravé au-dessus ; le griffon est un quadrupède ailé à la tête d'aigle ; celui-ci a le pied droit levé, sa queue se termine en cœur et est relevée en demi-cercle. Pline a dit et après lui les savants du moyen-âge, notamment Vincent de Beauvais ont répété que les griffons sont des espèces de monstres que l'on représente avec des ailes et qui, tirant de l'or des mines, mettent toute leur ardeur à conserver ce métal. Le dernier animal figuré dans la colonne zoologique du monument est peut-être un Caméléon ou un des animaux de cette espèce mentionnés dans les bestiaires : il a deux pieds seulement et une queue de saurien, la tête d'un quadrupède ; il paraît couvert d'écailles. Le nom se trouvait probablement gravé au-dessus, dans la partie détruite et qui couronnait la colonne octogone.

Tableau Ethnographique 4è face.
J'ai réservé pour la dernière face consacrée au tableau ethnographique, qui nous montre une partie des représentations des races d'hommes fabuleuses citées dans les auteurs grecs et latins, puis dans les auteurs du moyen-âge antérieurement à Vincent de Beauvais (5). Voici d'abord quelques passages se rapportant à ce sujet dans le Vlllè livre de l'Histoire naturelle de Pline : "Auprès des Scythes septentrionaux, non loin de la caverne où naÎt l'aquilon, lieu nomme Gesclitos, se trouvent les Arimaspes, remarquables par l’œil unique qu'ils ont au milieu du front ; ce peuple, dit-on, est continuel1ement en guerre avec les griffons, espèces de monstres que l'on représente ordinairement avec des ailes, qui tirant de l'or des mines mettent à conserver ce métal autant d'ardeur que les Arimaspes à le leur enlever : tel est au moins le récit d'un nombre d'auteurs, parmi lesquels on distingue Hérodote et Aristée de Proconnèse. "Par-delà d'autres scythes anthropophages, dans une vaste vallée du mont Imaüs, est un pays que l'on nomme Abarime, habité par des hommes sauvages dont les pieds sont tournés par derrière. Ils sont d'une agilité étonnante et ils vivent errants avec les bêtes.(. . .) "L'Inde et l'Ethiopie surtout fournissent des merveilles : dans l'Inde naissent des animaux gigantesques. (. . .) "Mégasthène rapporte que, sur une montagne nommée Nul, les hommes ont les pieds tournés en arrière et huit doigts à chaque pied. "Ctésias parle de plusieurs montagnes habitées par des hommes à tête de chien : ils se couvrent de peaux de bêtes ; les aboiements leurs tiennent lieu de voix ; armés de griffes, ils vivent d'oiseaux et de quadrupèdes pris à la chasse ; leur nombre, selon l'histoire, s'élevait à plus de cent vingt mille. ( . . . ) "II parle encore d'une espèce d'hommes nommés Monocoles, qui n'ont qu'une jambe et qui saute avec une légèreté surprenante; ils se nomment aussi, dit-il, Sciapodes, parce que couchés sur le dos pendant la plus grande chaleur, ils se couvrent de l'ombre de leur pied ; ils sont voisins des troglodytes. "Un peu à l’occident de ceux-ci, on trouve des hommes sans tête ; ils ont des yeux aux épaules. "Dans les montagnes orientales de l'Inde, dans la région dite des Catharcludes, se trouvent les Satyres. Ce sont des animaux très agiles, à figure humaine, qui courent tantôt à quatre pieds, tantôt sur deux, et avec une telle vitesse qu'on ne peut les prendre que vieux ou malades. "Mégasthène place parmi les indiens nomades une espèce d'hommes qu'il appelle Scythes, qui ont des trous au lieu des narines et les pieds flexibles comme le corps des serpents. Saint Louis, lors de son expédition en Orient, avait appris qu'un prince d'Orient faisait transcrire à grands frais des milliers de volumes et tenait des bibliothèques ouvertes aux savants ; il avait conçu le dessein d'imiter en France cette belle institution. Entrepris par ses ordres et sous ses auspices, le résumé de Vincent de Beauvais était destiné à contenir les principes de toutes les sciences alors enseignées dans les universités et les écoles théologiques. •"Selon lui, à l'extrémité orientale de l'Inde, vers le lieu où le Gange prend sa source, se rencontre la nation des Astomes, hommes sans bouche, tout velus et qui s'habillent du duvet des feuilles ; ils ne vivent que par la respiration et l'odorat, ne mangent ni ne boivent et portent avec eux, dans les longs voyages, différentes odeurs de racines, de fleurs, et de pommes sauvages, pour n'en point manquer en cas de besoin. Une odeur un peu trop forte peut leur donner aisément la mort". Sans doute, Pline, qui était un homme grave, n'aurait pas dû copier ainsi les fables de Ctésias. Mais on voit qu'il ne fait que rapporter sans indiquer qu'il croit, a tous ces contes. Vincent de Beauvais reproduit une partie des mêmes fables dans son XXXllo chapitre. En parlant des peuples qui habitent les plus âpres parties de la Scythie, Vincent de Beauvais cite le singulier usage qu'ils faisaient des bouteilles. Ils aiment les batailles, dit-il encore, et boivent le sang de leurs ennemis ; ils n'ont pas de ville et emmènent leurs familles avec eux sur des chariots. Le tableau ethnographique, en procédant toujours de bas en haut, commence par un Ethiopien, Ethiopes. On a vu tout à l'heure que Pline parle des merveilles de l'Ethiopie et de l'Inde et des animaux gigantesques que produisaient ces pays. Les hommes y avaient également des caractères particuliers, selon les croyances du temps. L'homme qui suit a été en partie défiguré par une oblitération de la pierre ; il tient de la main gauche une massue. Le mot Soni est inscrit au-dessus du cadre. Puis vient un Satyre avec l'inscription Satiri, la tête garnie de deux cornes renversées et des pieds d'animal. Les Satyres étaient parfaitement connus dans l'Antiquité. Pline, dans ses citations précédentes, les appelle des animaux très fragiles à figure humaine, qui courent tantôt sur quatre pieds, tantôt sur deux, et avec une telle vitesse qu'on ne peut les prendre pour vieux ou malades. Celui que nos voyons est courbé en avant et s'appuie sur un bâton. Le Cidipes, qui succède au Satyre, n'a qu'un pied, et nous venons de citer ce qu'en disent Pline et Vincent de Beauvais. Après eux, la chronique de Nuremberg en parle. Ce sont des prétendus hommes à un pied qui, couchés sur le dos, s'en servaient comme d'un parasol pour se garantir des ardeurs du soleil : la chronique de Nuremberg les figure ainsi posés. Mais nous en trouvons une représentation plus ancienne sur l'un des chapiteaux de l'église de Parise-Ie-chatel (Nièvre) ; en publiant une esquisse de ce chapiteau dans mon Abécédaire d'archéologie, 3è édition, j'annonçais, en présentant l'explication qu'en avait donné un savant iconographe, que je ne regardais pas cette explication comme définitive, et qu'il y aurait lieu d'en présenter une autre. Je voyais, en effet, sur ce chapiteau, comme aujourd'hui, d'abord un Cidipes s'abritant sous l'ombre de son pied, puis successivement le Sagittaire perçant un cerf ; un second Cipides dans une autre posture plus forcée que le premier, et enfin un lion. Le développement d'un autre chapiteau, que je fais figurer dans la même partie de mon Abécédaire et provenant de la même crypte s'expliquerait comme le précèdent : on y voit des serpents, le hibou, le nicticorax des bestiaires et quelques autres figures. Mais il ne faut pas nous écarter du monument de Souvigny. Le Cidipes qu'on y voit à trois yeux : deux dans la position ordinaire et un troisième au milieu du front, comme on a coutume de représenter les Cyclopes dit la chronique de Nurmberg. Ce sont des hommes à pieds de cheval, comme l'indique très bien la figure gravée sous ce titre, sur le piédestal de Souvigny : nous ne lisons que le mot Podes ;, mais il est évident que deux lettres sont effacées et qu'elles ont existé. La dernière figure représente très probablement un de ces hommes à tête d'animal, qui sont mentionnés comme marchant indifféremment à deux pieds ou à quatre ; et les pieds de derrière ont tout à fait la structure de pieds humains, mais comme les monuments se termine au-dessus de la figure, on a plus le nom qui la désignait dans l'origine ; et nous nous trouvons, comme pour fa figure placée à la partie supérieure de fa colonne des animaux, privés des renseignements que nous tirons pour les autres, des inscriptions gravées au-dessus de chaque sujet. On voit combien le monument que nous venons de décrire est important ; et je n'ai pas besoin d'insister plus longtemps sur l’intérêt qu'il présente au double point de vue de l'exécution et des idées qu'il traduisait et mettait à la portée de tout le monde. Quand aux faits qu'il atteste, aux notions qu'il avait pour but d'offrir aux yeux, on retrouve, comme je l'ai dit, une partie au moins de toutes ces croyances fabuleuses dans les écrits des Latins et des Grecs. On trouvera, dans les intéressants mémoires de MM. A. Martin et Cahier sur les bestiaires (6), un grand nombre de détails auxquels nous renvoyons ceux qui voudront se livrer à cette étude curieuse des croyances du moyen-âge. M Hippeau a publié, de son côté, un volume in-8è que tout le monde apprécie et qui peut être consulté d'autant plus facilement qu'il se trouve entre les mains d'un grand nombre de membres de la Société française (7). On n'a pas assez étudié les bestiaires ; on pourrait y trouver l'explication de beaucoup de sculptures bizarres des chapiteaux, des bas-reliefs et des modillons de nos églises romanes.
(1) Wandolbert, De Mensibus, apudAchery, t Il, p. 60-61. (2) Bestiaire français commenté par M.A. Martin dans ses Mélanges d'Archéologie, p. 76. (3) Wandolbert, De Mensibus, apud Achery, t.ll, p. 61. (4) Bestiaire latin, publié par MM. l'abbé A. Martin et Cahier, dans leurs Mélanges d'archéologie, t. I, p.174. (5) Vincent de Beauvais, savant dominicain du Xlle siècle, peut-être regardé comme le précurseur des encyclopédistes, à une époque où le nom d'encyclopédie n'était pas encore inventé. On ne sait pas sa date de naissance, mais il est mort en 1264 ou, selon d'autres, en 1266, ce qui fixerait, selon quelque probabilité, sa naissance vers le commencement du siècle. (6) Mélanges d'archéologie, par MM. Cahier et Arthur Martin; in
folio avec planches soignées. (7) Le Bestiaire divin de Guillaume, clerc de Normandie, travail du Xlllè s., publié par M. Hippeau, professeur à la faculté des Lettres de Caen.

isite de l'église prieurale toute l'année et tous les jours (sauf mardi et lors des célébrations religieuses) au départ des musées

La visite de l'église prieurale (au départ des musées) et l’ouverture des musées et jardins à lieu du 2 janvier au 31 décembre toute l'année et tous les jours (sauf mardi et lors des célébrations religieuses pour la visite commentée de l’église)
Horaires : 9 heures à 12 heures et de 14 heures à 18 heures ; du 1er juillet au 31 août le musée est ouvert jusqu'à 19 heures
-Les tarifs des visites sont les suivants :
Tarifs individuels : visite guidée de l’église, 4€ ou accès aux musées et jardins, 4€ ; forfait visite guidée de l’église et accès musées et jardins, 6,50€
Tarifs groupes (30 personnes) : visite guidée de l’église, 3,20€ ou accès aux musées et jardins, 3,20¤ ; forfait visite guidée de l’église et accès musées et jardins, 4,80€.
Tarifs enfants : gratuit jusqu’à 11 ans ; accueil de groupe scolaire, 1€.
Contact : Musées de Souvigny, BP 27, 03210 Souvigny ; téléphone, 04 70 43 99 75.

Bibliographie Allemand Allemand Anglais Hollandais

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