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Comme les abbatiales de Cluny II et Cluny III, maintes églises clunisiennes étaient précédées d’avant nefs occidentales surmontées de tours qui sont appelées dans les textes médiévaux des galilées. Souvent d’une longueur de plusieurs travées, ces édifices sont à l’intérieur divisés en deux niveaux. Pendant que le rez-de-chaussée peut s’ouvrir à l’extérieur par des arcades ou former un espace à murs continus, l’étage renferme toujours une chapelle – chapelle qui se termine à l’Est par une abside dont le cul-de-four surplombent la nef de l’église constitue la caractéristique la plus surprenante - quoique pas toujours conservée – de ces galilées.
La plus ancienne mention d’une galilaea ou galilée se trouve dans la description de l’église et des bâtiments de Cluny II donnée par le Liber tramitis, coutumier clunisien du temps de l’abbé Odilon, rédigé entre 1027 et 1048. Il s’agit d’un édifice situé devant l’église, qui mesure 65 pieds de longueur et est surmonté à l’ouest de deux tours. Si sa fonction n’est pas précisée, les prescriptions liturgiques du Liber tramitis nous montrent toutefois qu’elle servait avant tout de lieu privilégié pour les stations solennelles des grandes processions ayant lieu les jours de fêtes et les dimanches. À ces occasions, des laïcs éventuellement présents devaient se tenir dans l’atrium subter turres, c’est-à-dire à l’extrémité occidentale de la galilée ou, plus vraisemblablement, dans une cour au pied des tours devant la galilée elle-même. Au cours de ses fouilles de l’abbaye de Cluny, l’archéologue américain K. J. Conant a aussi retrouvé des restes de la galilée de Cluny II. Mais la faiblesse matérielle des structures qu’il mit au jour ne nous permet pas d’affirmer, qu’il s’agissait d’un édifice à trois nefs, érigé contre la façade de l’église plus ancienne, consacrée en 981, et donc probablement datant de l’abbatiat d’Odilon (994-1048). Par contre, les plans et dessins de Conant, qui restituent une galilée à coupe basilicale, raccourcie au profit d’un atrium de type paléochrétien, sont à regarder comme hypothétiques, d’autant plus qu’ils ne reposent pas sur des données archéologiques. Pour cette raison, C. Sapin a proposé un plan de la galilée « corrigée » d’après les mesures du Liber tramitis, et plaidé en même temps pour une restitution de l’intérieur à deux niveaux, en s’appuyant sur l’avant-nef de Tournus qui date de la première moitié du XIe siècle et montre un plan comparable à celui de la galilée de Cluny ainsi qu’une élévation à deux étages. On peut même aller plus loin que C. Sapin et affirmer que les avant-nefs romanes à deux étages en Bourgogne et dans les régions voisines constituent un type d’avant-corps occidental spécifiquement clunisien, car elles font toutes partie de monastères clunisiens ou d’abbayes ayant des liens étroits avec Cluny. De plus, avant le milieu du XIIe siècle, la désignation de galilaea pour un édifice ne se trouve que dans des monastères réformés par Cluny ou ayant adopté les coutumes clunisiennes. Dans la première moitié du XIe siècle, des avant-nefs à deux étages existent, outre à Tournus, abbaye gouvernée à cette époque par des abbés entretenant des relations étroites avec Cluny, dans les prieurés clunisiens de Romainmôtier et Payerne (avant-nef de la première église mis au jour en fouille), ainsi qu’à Saint-Germain d’Auxerre, réformée par Cluny à la fin du Xe siècle, où l’avant-nef carolingienne est remplacée à cette époque par une nouvelle construction à deux niveaux. Dans la deuxième moitié du XIe siècle et la première moitié du XIIe siècle, des avant-corps ou porches à deux étages sont construits aux prieurés clunisiens de Paray-le-monial, Payerne (édifice existant) et Charlieu. Mais même quand on abandonnait le concept de l’avant-nef à deux étages au moment de la construction de Cluny III, on gardait une forme réduite de l’étage, en aménageant la chapelle à abside en encorbellement dans l’épaisseur du mur de la façade au-dessus du portail de la nef, comme cela est documenté pour Cluny III par les descriptions du XVIIIe siècle. À Vézelay, abbaye soumise au contrôle de l’abbé de Cluny, l’abside s’ouvre sur la tribune orientale de l’avant-nef au-dessus du grand tympan. Au prieuré clunisien de Souvigny enfin, où se trouve les restes d’une avant-nef à un seul niveau, le rôle de l’étage est joué par la tribune entre les tour de façade de l’église, située immédiatement à l’Est de l’avant-nef. La persévérance des chapelles hautes des avant-nefs clunisiennes nous montre donc que celles-ci étaient au moins aussi importantes que le rez-de-chaussée servant aux stations des grandes processions. Il est donc difficilement concevable que la galilée de Cluny II eût été la seule avant-nef clunisienne dépourvue d’étage.
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Signification et utilisation de la galilée
En l’absence de textes expliquant sa fonction, le nom de galilaea lui-même nous permet des éclaircissements instructifs. En fait, la signification théologique de ce nom est au centre d’un débat exégétique depuis l’Antiquité tardive. Ce débat tourne autour des apparitions du Christ ressuscité après sa crucifixion, dont l’une, annoncée de manière prophétique par Jésus lui-même, eut lieu sur une montagne en Galilée (Mt 28, 16-20, ainsi que Mc 14, 28 ; 16, 7 et Mt 26, 32 ; 28, 7 ; 28, 10). L’exégèse du nom de ce pays biblique du nord de la Palestine, élaborée d’abord par Augustin, fut par la suite reprise, modifiée et développée par des auteurs de différentes époques, de Grégoire le Grand à Rupert de Deutz au début du XIIe siècle, en passant par Bède et les auteurs carolingiens. D’après leurs écrits, galilaea, traduite en latin par transmigratio peracta, signifie d’une part la transition d’un état de vie ou de croyance imparfait à un autre, parfait ou éternel – donc la conversion à la foi chrétienne, l’adoption d’un mode de vie pieux et, avant tout, la transition de la mort à la vie éternelle à l’image du Christ ressuscité. D’autre part, galilaea signifie, en analogie avec l’apparition du Ressuscité devant les apôtres en Galilée, le moment du face à face avec le Seigneur à la fin des temps, c’est-à-dire, de l’entrée au royaume céleste. Cet aspect eschatologique, particulièrement privilégié par les auteurs du IXe siècle, est exprimé le plus clairement dans l’homélie de Pâques d’Heiric d’Auxerre. Les œuvres de ce maître de l’école carolingienne de Saint-Germain d’Auxerre, qui furent copiées pour la bibliothèque de Cluny au cours de la réforme clunisienne de cette abbaye à la fin du Xe siècle, ont exercé une influence considérable sur la pensée de l’abbé Odilon et sa vision du monde – influence dont témoigne aussi la construction, par cet abbé, de l’édifice appelé la galilée. Sur le fond de l’exégèse du nom de galilaea, le sens des stations solennelles tenues dans la galilée lors des processions de Pâques et du dimanche, qui fêtent la résurrection du Christ, devient tout de suite patent : la galilée est le lieu symbolique de la vision du Ressuscité. Ceci est confirmé par Rupert de Deutz, théologien du début du XIIe siècle vivant dans un monastère où l’on suivait les coutumes clunisiennes. Dans son Liber de divinis afficiis, il nous explique que lors de sa dernière station de la procession du dimanche, le couvent rassemble « à l’endroit que nous appelons la galilée » pour commémorer l’apparition du Ressuscité devant ses disciples comme elle est relatée chez Matthieu. Dans le contexte de l’action de l’abbé Odilon, nous comprenons aussi la fonction de l’étage. En effet,Odilon de Cluny est avant tout connu pour l’augmentation des services liturgiques pour les défunts, qui consistait notamment dans une multiplication des messes pour les morts. Sous son abbatiat, la mémoire des morts prit, à Cluny, une ampleur jusqu’alors inégalée, et le nom du monastère bourguignon fut désormais fermement associé à la prière pour les défunts. Pour chaque moine décédé à Cluny ou dans un autre couvent clunisien, trente messes étaient dites dans les trente jours qui suivaient son décès et chaque année, le jour de sa mort, une messe anniversaire était célébrée pour lui. L’organisation de ces messes, telle qu’elle est décrite dans les coutumes clunisiennes, montre qu’elles étaient toutes célébrées au même autel. Où cet autel pouvait-il se trouver, sinon à l’endroit même voué par son nom à la résurrection et à la vie éternelle ? Donc, amené sans doute tant par l’intention de ne pas perturber les heures canoniques par la multitude de ces messes à chanter que par le désir de faire apparaître les services clunisiens pour les défunts à la vue de tout le monde, l’abbé de Cluny avait décidé d’élargir l’église à l’Ouest par une construction particulière à deux niveaux. Pendant qu’au rez-de-chaussée on commémorait la résurrection du Christ, l’autel à l’étage était destiné à la célébration des messes des morts, qui étaient censées contribuer efficacement à ce que l’espoir de la vie éternelle, exprimé dans le nom de galilée donné à la nouvelle construction, s’accomplisse, pour les moines décédés, le jour du Jugement dernier. Dès la fin du XIe siècle, la signification de la galilée, jusqu’alors seulement exprimée par la liturgie, est aussi illustrée par les œuvres de peinture et de sculpture. Ainsi, les chapiteaux de l’abside de l’avant-nef de Vézelay montrent des rites accompagnant la fin de la vie et des anges combattant des démons pour sauver une âme de l’enfer. Au-dessus du portail de l’église, à l’endroit où les moines se rassemblent en procession chaque dimanche, apparaît l’image du Christ en Majesté, entouré d’anges et des signes des évangélistes, d’abord en peintures murales comme à Tournus, puis dans de grands tympans sculptés comme à Cluny III, à Charlieu et à Vézelay, où l’image de Christ est au centre d’une représentation de la Pentecôte, pour se propager ensuite aussi en dehors de l’Ecclesia cluniacensis. Texte de Kristina KRÜGER |
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