L'orgue de Souvigny a fêté, cette année, son deux-centième anniversaire.
Un instrument de musique a besoin d'être entretenu et périodiquement révisé. Il faut qu'il soit joué régulièrement, de même qu'un moteur d'automobile doit tourner pour ne pas se gripper. En outre, en matière de musique, la mode intervient et amène souvent à transformer radicalement la physionomie d'un instrument. C'est ainsi que le piano moderne est très différent de son ancêtre de la fin du XVIIIe siècle. Pour ce qui est de l'orgue, dont l'invention remonte au IVe siècle avant Jésus-Christ, les changements et perfectionnements qu'on lui a successivement apportés ont conduit à la création de types extrêmement divers: on peut dire, par exemple, qu'il y a presque autant de différence entre l'orgue de Souvigny, construit en 1783, et celui de la cathédrale de Moulins, datant de 1880, qu'entre un clavecin et un piano.
Ces remarques préliminaires ne sont là que pour faire saisir plus facilement le caractère extraordinaire de la conservation de l'orgue construit par François-Henri Clicquot dans notre Basilique. Rarissimes, en effet, sont les orgues du XVIIIe siècle qui nous sont parvenus sans aucune transformation, aucun agrandissement, aucun changement d'esthétique. Et, lorsque cet instrument est dû au talent d'un facteur aussi génial que F.-H. Clicquot, lorsque survient le deux-centième anniversaire de sa construction, il est normal de célébrer, avec éclat, cet exceptionnel événement. C'est bien ce qu'à compris l'Association SaintMarc. Dès 1982, des contacts ont été pris avec la Direction Régionale des Affaires Culture"es, le Conseil Général de l'Allier, la Municipalité et les Amis de Souvigny: grâce à l'aide matérielle des uns, aux subventions des autres, a pu être organisé un ensemble de manifestations de qualité.
Une rue François-Henri Clicquot :
L'ouverture de cette saison était assurée, le 3 juillet, par l'inauguration d'une nouvelle rue du lotissement du Clos Long (voir photo de couverture) : la Fanfare de Souvigny avait offert son concours et ouvrait la marche du cortège, parti de la place de la Mairie. Là-haut, le Maire, Georges Fleury, souligna en quelques mots, la valeur d'exemple du travail artisanal, surtout lorsqu'il conduit, comme dans le cas de l'atelier de F.-H. Clicquot, à la réalisation de chefs d'œuvre. Puis, M. Jacques Clicquot de Mentque, descendant direct du facteur d'orgues, dévoila la plaque portant le nom de son trisaïeul. Il avait d'ailleurs tenu à s'entourer de sa famille.
Une exposition documentée :
Le même matin, sous un soleil de fête, on se rendait au Musée Saint-Marc pour l'ouverture de l'exposition « Autour de François-Henri Clicquot », évocation passionnante de la personnalité et de l'œuvre du facteur d'orgues. Quelques réalisations de son père Louis-Alexandre et de son grand-père Robert, déjà « facteurs d'orgues du Roi », servaient d'introduction à des photographies de l'orgue de Poitiers et surtout à un ensemble remarquable de clichés en couleurs, de l'extérieur et de l'intérieur de l'orgue de Souvigny. Des livres anciens, des documents, des traités comme le fameux « Art du facteur d'OrglJes » de Dom Bedos, des partitions et des éditions originales de Rameau, né il y a 300 ans, complétaient cette présentation. Mais chacun s'arrêta longuement devant quelques pièces rares, voire uniques comme le manuscrit des planches consacrées par F.-H. Clicquot aux jeux d'anches, les cinq claviers anciens (1781) de Nantes, un serpent, un ophicléïde et une serinette. Devant le portrait du grand facteur, attribué à son fils, on se plut à souligner la ressemblance assez frappante de son descendant. L'exposition, ouverte jusqu'au 1er octobre, a accueilli plusieurs milliers de visiteurs, y compris pendant l'entracte des concerts donnés dans la Basilique. Notons qu'un examen approfondi des tableaux a permis de connaître l'auteur du portrait d'Antoinette Poinsellier, épouse de F.-H. Clicquot : il est signé « Ch. Donvé » et a été réalisé l'année même de la construction de notre orgue, 1783.
Trois journées bien remplies :
Le sommet des diverses manifestations de ce Bicentenaire fut certainement les trois premiers jours d'août, où Souvigny put accueillir une rare « concentration» d'organistes, de mélomanes et d' organologues. En effet, plus de trente musiciens, étudiants en orgue ou instrumentistes confirmés, se pressaient, en alternance, à la tribune étroite pour bénéficier de l'enseignement de Michel Chapuis, dont l'autorité n'a cessé de croître depuis les temps héroïques des premiers concerts de Souvigny, en 1961. Le thème de ce cours magistral était tout à fait en rapport avec les caractéristiques de l'orgue de Souvigny, puisqu'il s'agissait de la Musique d'orglJe française de Couperin à BeauverletCharpentier.
Et, le 3 août, la grande salle de réunions de la Mairie abritait 110 auditeurs passionnés par des communications variées, austères ou plus détendues, mais toujours d'un très haut niveau, par des spécialistes de l'Orgµe Français Classique. Furent ainsi abordés des aspects très techniques de l'orgue, mais aussi son histoire, en particulier celle des instruments du Bourbonnais, et l'acoustique des locaux qui l'accueillent.
Tous les participants, en tout cas, furent unanimes à souligner la bonne organisation de cette journée, tandis que les étudiants du cours d'interprétation se déclaraient ravis de ces rencontres et souhaitaient qu'elles se renouvellent.

Anciens claviers de l'orgue de la cathédrale de Nantes (seconde moitié du XVIIIe s.)
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Des concerts de qualité :
La musique naturellement n'avait pas été oubliée, puisqu'une série de concerts d'orgue avait été prévue par les Amis de Souvigny et, pour l'un d'entre eux, par le Festival de Musique en Bourbonnais. Et l'on a pu entendre les sonorités étonnantes de l'instrument sous les doigts de Roger Moreno, de Michel Chapuis, d'Henri Aristizabal, de Jean Boyer et d'Henri Delorme, auxquels s'étaient joints le hautbois de Jacques Vandeville et les vielles, la cornemuse et la voix de Claude Flagel.
Des réalisations prochaines et des projets à plus long terme :
Il faut souligner que toutes ces manifestations n'auraient pu se dérouler sans une parfaite entente entre les diverses associations locales, l'efficace collaboration de la Municipalité, le soutien du Conseil Général et de la D.R.A.C. et le dévouement de nombreux bénévoles. Je n'en veux pour preuve que ces deux jours de juillet passés dans la bonne humeur à dépoussiérer les tuyaux d'orgue pour leur rendre leurs sonorités primitives.
Mentionnons aussi les noms de Marc Honegger, Directeur de l'Institut de Musicologie de Strasbourg, qui a spontanément accepté de présider les travaux du colloque, de Pierre Laurelli pour le graphisme élégant des affiches, des tracts et des programmes, de Françoise Pou radier Duteil pour le secrétariat général, et de tant d'autres dont l'activité ne fut pas moindre. Nous n'aurons garde d'oublier le sculpteur Félix Schivo qui a réalisé une grande médaille - à laquelle on peut toujours souscrire - à la gloire de F.-H. Clicquot.
Ces festivités laisseront des traces concrètes, d'abord par le Catalogµe de l'Exposition, multigraphié, puis, au printemps prochain, par la publication des Actes du Colloque de Souvigny sous les auspices de l'A.R.E.P.A.M.A.
Mais déjà d'autres suggestions sont avancées, d'autres sollicitations se font, d'autres projets sont en gestation: à la lumière de cette expérience, et compte tenu du rôle culturel et touristique croissant de Souvigny dont le riche patrimoine est chaque jour mieux compris et mieux mis en valeur, ne conviendrait-il pas de renouveler, de temps en temps, l'essai de cours d'interprétation sous la forme d'un stage ou d'une académie? Ne serait-ce pas le moyen de prolonger l'audience des concerts qui sont devenus, en vingtcinq ans, grâce à M. l'abbé Chaudagne et au regretté Henri Legros, non seulement une tradition, mais une véritable institution ? A-t-on dit suffisamment que les concerts ou les journées d'août ont été suivis par des Méridionaux, des Alsaciens, des Bretons, mais aussi des Américains, des BeIges et des Allemands qui sont prêts à revenir ?
Ainsi Souvigny pourrait-il devenir un centre international de l'orgue, un rendez-vous musical et organologique, le lieu privilégié d'un nécessaire dialogue entre interprètes et facteurs d'orgues. Enfin, pour mieux permettre cette fonction de phare, étant donné la pauvreté de notre région en orgues modernes de q~alité et l'impossibilité d'assurer l'enseignement régulier de l'orgue sur le Clicquot, serait-ce une utopie que d'envisager dans quelques années, la construction d'un petit orgue neuf dans la nef, orgue dont l'esthétique et la composition seraient choisies de manière à « compléter» l'instrument de la tribune ?
Henri DELORME, Président-fondateur de l'Association Saint-Marc Conservateur des Collections du Musée, Organiste titulaire de Souvigny.
P.S. : Pour terminer, une anecdote: récemment, une dame me parle des concerts et me déclare : "Ah ! que j'aurais souhaité aller à votre concert du 9 septembre avec Claude Flagel ! Moi qui aime tant la vielle! Mais je n'ai pas osé, j'avais peur d'être perdue au milieu de tous ces musiciens ... Et puis, à la fin d'une journée de travail, je n'avais pas le courage de prendre une tenue de soirée..."
- Voilà bien, chère Madame, le mal dont souffre la musique en France. On s'imagine qu'elle est liée à une classe sociale, à une culture, ne s'adresse qu'à des spécialistes et nécessite tout un cérémonial vestimentaire. Mais à ce concert, il y avait des gens de tous les milieux, portant, qui un costume-cravate, qui un « jean ». La seule chose qui compte, c'est d'être disponible à l'émotion pour communier dans la musique. Tout le reste est accessoire, futilité ou vanité.
Alors vous viendrez, n'est-ce pas, la prochaine fois ?
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